10 février 19 WINNICOTT UN MAÎTRE EN MATIÈRE DE PASSERELLE

10/02/19

Donald Winnicott (1896-1971), un maître en matière de passages, de passerelles et autre espaces intermédiaires.
Comment pouvons être conscients que nous sommes d’une inconsistance et d’une précarité sidérantes et pourtant ressentir que notre vie mérite d’être vécue ? J’ai le sentiment que cette question est au centre de la pensée de Winnicott parce qu’il est venu à la rencontre de patients privés d’assise et d’incarnation, souffrant de ne pas trouver sens, consistance et réalité à leur vie, se sentant inexplicablement en marge, étrangers, exilés. C’est à partir de sa pratique de la psychanalyse, en tant que patient et thérapeute, à partir aussi des ses observations de pédiatre, qu’il est parvenu à comprendre comment on parvient ou on échoue à se sentir partie prenante du monde.

La réponse de Winnicott est de dire que, si tout se passe au mieux dans notre développement, nous ne sommes pas en relation frontale avec la réalité, qu’entre elle et nous, nous faisons exister une zone de libres échanges que D. Winnicott nomme l’aire transitionnelle. C’est là où nous vivons ; c’est là où nous sommes au monde et que nous l’habitons, non dans une réalité qui imposerait son diktat à notre constat. Pour comprendre l’origine et les enjeux de cette aire transitionnelle qui nous évite le délire, le déni ou la reddition piteuse et sidérée à l’ordre du monde, il faut revenir à nos premiers échanges avec l’extérieur.

Winnicott écrira que le bébé n’existe pas, ce qui existe dés le départ c’est un ensemble de relations entre le bébé et l’environnement humain. Le nourrisson est un néotène. Sa prématurité est telle que ceux qui prennent soin de lui doivent assurer une continuité avec l’existence intra utérine, régulant les échanges avec l’extérieur pour qu’ils restent suffisamment à la portée du tout petit. Les soins parentaux (Winnicott parle trop exclusivement de la mère à mon sens) aménagent entre l’enfant et l’extériorité une aire de rencontre qui est la fois accord et écart tempéré. Winnicott parle d’une mère suffisamment bonne, pour désigner une mère qui s’adapte aux besoins de l’enfant sans chercher à colmater tout manque. C’est parce que la mère donne le sein quand l’enfant a faim, d’une manière et dans un tempo qui conviennent, que peu à peu le bébé repère son malaise comme faim et peut se mettre à désirer le retour de l’expérience de satisfaction, la couleur qu’elle a pour lui. L’empathie maternelle permet l’accordage entre ce que l’enfant désire et ce qui se présente dans le réel. Le bébé apprend à désirer le monde en ignorant encore son extériorité. Il se sent actif et vivant ; il fait l’expérience de son omnipotence dit Winnicott.

Zoom sur ce moment essentiel.
L’apport fondamental de Winnicott est de montrer que, de la façon dont se déroule cet appareillage premier, va dépendre une élément essentiel de notre rapport au monde, notre capacité ou notre incapacité à en trouver l’usage, à en faire notre affaire, à l’éprouver comme habitable. Nous avons besoin de faire l’expérience de l’illusion, d’un réalité malléable, suffisamment docile, pour nous sentir actif, ancré dans ce qui nous anime, consistant et vivant. En douce, sans le savoir, sous le voile de l’illusion, on engramme vécu, sensations, images qui vont nous aider à décoder la réalité interne et externe en leur donnant notre marque singulière. On pense souvent le rapport à la réalité en terme de dualité, la réalité étant alors posée comme ce qui se différencie du monde subjectif, ce qui est autre et de préférence, contraire, résistante et consistante, contrariant les désirs et les attentes. En fait, nous appréhendons la réalité via la psyché et les soins réceptifs de ceux qui nous maternent suffisamment bien, d’abord dans le contexte de leur présence réelle, puis, gagnant en autonomie, en inventant pour nous même un espace de libres échanges.

Le doudou est la partie visible de ces processus transitionnels. Cet objet incomplètement objectivé fait la transition entre le monde intérieur et le monde extérieur. Bout de couverture, peluche il a la capacité d’apaiser comme le faisait la mère. Il se plie aux traitements que l’enfant lui inflige et, en même temps, il est une partie de la réalité extérieure dont l’enfant ne peut encore admettre qu’elle pourrait échapper à son contrôle. Toute modification imposée au doudou éminemment singulier fait lever l’angoisse, fait éclater la bulle transitionnelle. L’objet n’est ni interne ni externe, il fait le lien entre les deux milieux, et c’est le respect du paradoxe qui permet à l’enfant de lâcher un peu la mère, de gagner en autonomie. L’objet transitionnel est une création de l’enfant qui métamorphose une partie banale du réel pour en faire le dépositaire de ses rêveries, le garant de sa sécurité affective, l’interlocuteur malléable, prenant ainsi le relai de la mère. Le doudou : un objet entre intérieur et extérieur, la première possession non-moi dit Winnicott ; et aussi un symbole en formation.

Je vois la zone transitionnelle comme l’héritière de l’appui originel que l’enfant a trouvé dans à la psyché réceptive des personnes qui ont pris soin de lui. C’est parce que des adultes bienveillants médiatisent avec tact les relations de l’enfant qu’un jeu s’introduit dans les contraintes et les pressions du réel, jeu où l’enfant va pouvoir constituer et éprouver son Je, la vitalité de son être. C’est ensuite à l’enfant et à l’adulte de poursuivre inlassablement le tissage de liens entre intérieur et extérieur par lequel chacun subjective son rapport au réel, crée son chemin vers le monde, trouve le goût que le jour a pour lui.
« Il s’agit avant tout d’un mode créatif de perception qui donne à l’individu le sentiment que la vie vaut la peine d’être vécue ; ce qui s’oppose à un tel mode de perception, c’est une relation de complaisance soumise envers la réalité extérieure : le monde et tous ses éléments sont alors reconnus mais seulement comme étant ce à quoi il faut s’ajuster et s’adapter » D.W.Winnicott, « La créativité et ses origines », dans Jeu et réalité, P91.

Donner des illustrations de ce que peuvent être ces phénomènes transitionnels n’est pas sans risque : « les exemples conduisent à épingler des échantillons et risquent d’inaugurer un processus de classification arbitraire et superficielle alors que ce que j’ai en vue est universel et connaît d’infinies variétés. D.W. Winnicott, Jeu et réalité, p. 4-5. On ne peut pas cataloguer d’office ce qui relève du transitionnel ou ce qui n’en fait pas partie. Le caractère transitionnel d’une expérience n’est pas dû à sa nature mais à la manière dont elle est utilisée par celui qui l’éprouve, à la possibilité qu’elle a ou n’a pas, d’introduire un jeu entre le sujet et l’extérieur partagé.
Des évocations peuvent malgré tout aider à saisir de quoi il est question. Je vous propose ces bulles transitionnelles.

Une femme coud méticuleusement un sac aux couleurs de l’été et pense à cette jeune femme qu’est devenue sa fille ; elle pense à cette jeune femme, qu’elle aime qui l’inquiète, l’agace, la questionne. Sa fille à qui elle va offrir ce sac à leurs couleurs.

Un homme, en bras de chemise fait cuire des saucisses. (Un exemple que je tire de Winnicott et on peut imaginer un homme à son image, malicieux et libre, campé dans ce moment précédant l’arrivée des invités, un moment intermédiaire, vacant, en vacances encore de socialité concrète, habité déjà par ceux qui vont venir.

Quelqu’un écoute Alfred Deller chanter O solitude et une fois de plus, il sent que cette voix le cherche, le trouve et l’ouvre.

Une fillette, pose un instant son livre et rêve à elle ne sait quoi.

C’est le matin, je tape sur le clavier. J’entends les bruits habituels de la maison autour de moi, je pourrais identifier les présences familières mais, tout va bien, je peux les oublier, je reviens au clavier.

Dans les exemples précédents, j’ai essayé de faire saisir ce que Winnicott appelle la capacité à se sentir seul en présence de quelqu’un. Quand nous parvenons à aménager l’espace-temps transitionnel, la présence du monde ou de l’autre ne nous sollicite pas au premier chef, nous pouvons abandonner notre vigilance et garder la conscience de leur existence à l’arrière-plan. Nous nous appuyons sur ce fond sécurisant pour laisser libre cours aux mouvements intérieurs associés à l’occupation qui nous intéresse.

Et, pour finir, cet exemple de Winnicott qui fait saisir comment la présence ou l’absence d’aire de jeu est un presque rien qui change tout.
« On peut regarder un arbre (et pas nécessairement un tableau) et le faire d’une manière créatrice. S’il vous est jamais arrivé de traverser une phase dépressive à caractère schizoïde (la plupart des gens ont connu cela), vous vivez ce sentiment sous une forme négative. Combien de fois ai-je entendu dire : “Il y a un cytise devant ma fenêtre, du soleil dehors, et je sais intellectuellement que ça doit être un très beau spectacle à voir, pour ceux qui peuvent le voir. Mais pour moi ce matin, ça n’a pas de sens. Je ne le sens pas. Cela me donne le sentiment aigu de ne pas être réel moi-même. »D.W. Winnicott, « Vivre créativement », dans Conversations ordinaires, p. 48.

Je me demandais en commençant comment il est possible de prendre acte de notre précarité et de notre insignifiance sans que tout s’effondre. Winnicott résume ainsi le chemin qui peut, si tout se passe bien, nous conduire du vécu d’omnipotence à l’acceptation de la finitude.
« La communication faite à l’enfant est de l’ordre de : Viens vers le monde de façon créative, crée le monde ; il n’y a que ce que tu crées qui a un sens pour toi. Arrive ensuite : « Le monde est sous ton contrôle ». À partir de cette expérience d’omnipotence initiale, le nourrisson est capable de commencer à ressentir la frustration et un jour il arrive même à l’opposé de l’omnipotence, c’est-à-dire à avoir le sentiment de n’être qu’une poussière dans l’univers qui était là avant que le nourrisson ait été imaginé et conçu par deux parents qui prenaient plaisir l’un avec l’autre. N’est-ce pas à partir de être Dieu que les êtres humains parviennent à l’humilité propre à l’individualité humaine » D.W. Winnicott, Le bébé et sa mère, Payot, Paris, (1968) p. 141.
Rencontrer à l’aube de sa vie la sollicitude d’autres humains est le plus beau et le plus nécessaire présent. Fragile et subtil, ce lien qui nous accorde au monde ! Et, même temps la sollicitude qu‘il nous est nécessaire de rencontrer n’a pas besoin d’être parfaite. Je suis chaque fois réconfortée en me reformulant la logique qualitative de l’assez bien, au centre de la pensée de Winnicott. L’assez bien introduit une qualité de présence et d’absence, de satisfaction et de manque permettant à l’enfant d’en faire son affaire, de s’y appuyer pour jouer sa partition.

À partir de Winnicott, je crois comprendre que la créativité existentielle est au moins aussi importante et que la créativité culturelle ; le gout de vivre peut s’y ressourcer à travers des moments pouvant être banals, de ce fait insuffisamment valorisés, protégés et recherchés, insuffisamment remarqués même car sans éclats manifestes, sans réalisation extraordinaire. La culture peut venir seconder l’aire transitionnelle personnelle, enrichir considérablement le champ d’expériences subjectives, élargir la vision et la compréhension du monde. Mais les liens qui peuvent s’établir entre créativité primaire et culturelle ne vont pas de soi. La création ne seconde pas obligatoirement le gout et l’aptitude à vivre, que cela soit du côté du créateur ou de celui de l’amateur qui s’abreuve aux œuvres, Comprendre quelque chose de ce qui se passe entre un créateur et son œuvre, entre un lecteur et un livre qui lui parle ou qui lui reste étranger : histoires à suivre.

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10 février 2019

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