Passerelles 29 décembre 18

Passerelles. On n’aurait pas besoin de passerelle s’il n’y avait pas le désir d’ouvrir des passages, de s’ouvrir, de s’affranchir.

Passerelle sonne aérien. On entend l’aile, le passereau, les migrations, les voyages concrets qui éloignent et unissent les lieux ; les vols du rêve, de la pensée, du savoir au dessus de l’ici et maintenant, pour en saisir le sens, mitiger les douleurs, aviver les couleurs.

On est sur une planète où l’homme est menacé et menaçant ; on est sur une planète qui souffre de nos prédations

Sur cette planète, on est au monde, dans l’espace et dans le temps et on cherche les passages.
On les voudrait habitables, et sages, ces passages.
Sages ? Un peu beaucoup passionnément, pas du tout ?

Passerelle. Le terme a presque un air désuet, rime avec ombrelle et dentelle, mais il ne faut pas s’y fier. Le féminin que le nom fait sonner n’est pas vain. Il est léger : il ne veut pas alourdir, il veut délester, décharger, élaguer, tailler.
Ce féminin aime aussi jouer, s’amuser, laisser la langue et l’esprit en liberté, refuse de penser que le tragique et l’austère seraient seuls sérieux et vrais.

Il y a des ponts sur leurs piliers de pierre, enjambant à la romaine les fleuves, les rivières et les siècles. Il y a aussi les ouvrages d’art des ingénieurs d’aujourd’hui modélisant bétons armés et mathématisant les matériaux de demain , puissants et déliés.
La passerelle, elle, peut être plus élémentaire.
Si les conditions l’exigent, en cas de pénurie, elle sera réalisée avec une grande économie de moyens : corde bois et la sagacité habituelle peuvent suffire. Une planche récupérée suffit à des enfants pour franchir un ruisseau. Parfois elle donne corps à un torrent imaginaire qui coule dru et charrie le connu et l’inconnu.

L’idée de ce blog s’est précisée avec mon dernier livre, On habiterait le monde. Tout en l’écrivant, j’ai réalisé peu à peu que j’étais en train de découvrir un territoire et que c’était celui là que j’avais envie d’explorer. Je comprenais que ce qui m’importait aujourd’hui était de m’aider et d’aider à habiter le monde, d’éclairer passes et impasses chroniques et les urgences du moment. Je percevais que lorsque ce projet était posé, mes formations, philosophie et psychanalyse, se plaçaient aussitôt en synergie, que la poésie aussi entrait alors dans l’arène, avait son mot à dire, se prêtait même à une remise en question de sa façon de dire et de chercher à être.
Habiter le monde, décidemment, cette formule a chez moi le don de battre le rappel, de faire lever ce que j’ai appris, ce que j’ai compris, ce que j’ai été et ce que je suis. Cet énoncé possède une capacité étonnante de me rassembler, de mobiliser sources et ressources comme si cela seul aujourd’hui importait au présent, personnel et commun.

Habiter le monde. Ce blog est né pour poursuivre l’exploration. Pour déployer ce que cette phrase signifie et veut inciter à vivre. Je voudrais vous soumettre ce qui est pour moi clarifications utiles, balisages, questions nécessaires, apories. Et aussi souffrances et réconforts. J’espère que vos apports feront bouger les lignes, proposeront perspectives et passerelles nouvelles.

Habiter le monde ? Si on se pose la question, c’est qu’habiter le monde ne va pas de soi, il ne suffit pas d’en faire partie, d’y être pour en être, pour que le problème soit réglé. On peut s’y trouver sans forcément s’y retrouver, en faire partie sans se sentir ou se vouloir, ou pouvoir être partie prenante. Habiter le monde renvoie à la façon dont on ressent le sort qui nous est fait de vivre et de mourir, d’aimer et de souffrir, d’être des humains parmi les autres vivants, sur cette terre, dans cet univers ; d’être cet être singulier, ici et aujourd’hui.
Habiter le monde renvoie à la manière singulière dont chacun répond à cette condition, à sa manière d’être heureux et malheureux, à son degré d’acceptation et de révolte ; à sa façon de faire sa place. Tanière, nid de souris ou de rapace, ermitage, chez soi obtus, féroce, douillet, hospitalier, de plein vent…

Il s’agit d’habiter le monde, de s’y retrouver. De s’y retrouver dans l’ouvert. Toutes les réponses ne se valent pas, ne sont pas également porteuses de présents pour l’homme et les vivants, ne sont pas équivalentes en terme de coûts, souffrances, malheurs, désastres individuels et collectifs.
Il s’agit d’habiter le monde au mieux, élargir le clavier des réponses possibles, baliser des chemins, cerner les impasses.

29 décembre 2018

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