30 janvier 19 CARTES DU TENDRE ET DE L’AMER

Des cartes du tendre et de l’amer, à ma grande surprise, j’en ai réalisé des variations. Lorsque j’écrivais On habiterait le monde, j’ai éprouvé le besoin de donner une représentation aux territoires intérieurs que je découvrais au fur et à mesure de l’avancée de l’écriture. Un soir, en revenant de visiter une amie hospitalisée, la beauté des nuages traversés par la lumière rasante a mis un frein à mes pensées mélancoliques, tournant autour de la maladie, de la souffrance, du vieillissement et de la mort. J’ai pris le temps de regarder les nuages, leurs archipels et mers en perpétuelle compositions et recompositions, la beauté de ce qui est, passe, s’effiloche et s’efface. J’ai eu l’idée de surimposer sur les photos de ces nuages des phrases tirés du livre en formation et un calligramme en forme de portulan a pris forme.

J’espérais peut-être, adossant les mots au corps dociles des nuages et à l’ocre de la lumière, que j’allais pouvoir comme eux accepter le passage et la mort, que j’allais parvenir à attribuer aux démembrements et délabrements, la saveur sensuelle de l’abandon, l’apaisement du lâcher prise ? Appuyer le texte au nuages était aussi donner visibilité et corps à ce qui prenait naissance dans l’écriture au jour le jour, sans préavis, sans beaucoup de surplomb, sans garantie de trouver par la création une aide pour lutter contre la mélancolie. En fusionnant texte et nuage, je voulais à la fois être moins désorientée en me faisant une idée du paysage intérieur dans lequel j’étais prise ; et j’avais besoin de me persuader que l’écriture était une alliée, qu’elle allait me permettre d’habiter un monde habité par mort, à l’instar de ces nuages malmenés et nimbés de lumière à qui j’attribuais l’acquiescement à leur sort. Je ne cherchais pas à finaliser au mieux la réalisation des portulans, la position des mots sur la carte n’obéissait pas toujours à des considérations symboliques, il me suffisait de constater que ce que j’avais écrit pouvait former un territoire empruntant sa géographie docile aux nuages.

Avançant dans l’écriture de On habiterait le monde la carte s’est transformée, les phrases ont été remplacées par les mots-clefs du livre, ceux que je ressentaient comme cairns, repères.
On voit des noms propres, Kaspar Hauser, Fanny Stevenson, Henri Michaux, René Char, Pierre Bonnard, Charlotte Delbo, Winnicott… C’est en m’adossant à eux, en me confrontant à leurs écrits, créations, trajets de vie que j’ai tracé chemin et passerelles pour comprendre la difficulté à être et baliser le cap de la vie aimable.
On lit aussi des termes comme exil, fragilité, solitude, l’inépuisable, beauté, mélancolie, toi, amis, sollicitude et un verbe : apprivoiser ; ils indiquent les reliefs essentiels du paysage intérieur qui se dévoilait, les obstacles et les appuis.


Dans les dernières réalisations, la mappemonde se schématise, comme si j’avais une vue plus distanciée, celle qui se dégage lorsque le livre est presque terminé et qu’on tente d’en dégager les lignes de force.

Encore un peu plus tard, cherchant ce que pourrait être la couverture du livre, la rêverie délaisse en partie les nuages, en tous cas ne se focalise plus exclusivement sur eux. La carte donnée en accueil du blog fait partie d’une série où j’ai utilisé une photo d’enfant, petit Atlas tenant au dessus de sa tête un gros ballon, astre rouge, Terre et soleil à la fois. Je remarque aujourd’hui que les noms propres ont perdu de leur prééminence au profit des termes résumant alors à mes yeux ce que je retenais de mon périple.


Aujourd’hui, le livre publié, l’auteur qui continue à m’épauler est Winnicott. Je crois même que son œuvre fonctionne comme une psyché auxiliaire, une mère suffisamment bonne qui m’aide à comprendre comment chacun a besoin de trouver ses nuages dociles, un médium médiumnique pouvant l’aider à figurer ce qui l’anime et à percevoir où il fait bon aller.

30 janvier 2019

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